Tiens mais qui voilà ? Peux-tu te re-présenter en quelques lignes ?
Bonjour, c’est encore et toujours Tolkraft ! (c’est ma 5e interview dans le cadre du 3FF, vous pouvez lire les précédentes de 2020, 2021, 2023 et 2024 pour en savoir plus).
J’ai 45 ans, j’habite Lyon, je suis l’auteur deTel Ulyssedendrobat. Ce jeu a été écrit en 3e étape du Défi 3FF5 de 2020, l’a gagné, et je l’ai amélioré en vue de sa publication chez les Fondations de l’Imaginaire. Il a rencontré un joli succès, vu que les 1500 copies tirées ont trouvé preneur !
Depuis 2026, en plus de mon activité freelance de maquettiste et d’homme-orchestre (écriture, adaptation, édition, relecture, conseil…) pour quelques éditeurs français et étrangers, et bien je suis moi aussi devenu éditeur, en publiant en avril 2026Licorne d’Abondance, un scénario med-fan. Et fin 2026 - début 2027, je publieraiDernières Volontés, un jeu écrit et illustré par Charlie « Oxymore » Sempé, qui fut créé ici même en 2024, lors du 3FF9 ! Le foulancement a lieu sur GameOnTabletop du 26 octobre au 15 novembre 2026.
Première étape : un jeu de rôle de 6666 signes max
Quels étaient tes objectifs lors de l’écriture de TOP Girls que tu as offert pour qu’il soit déformé (etc.) ?
J’avais envie de créer un jeu narratif, sans aléatoire, sans dés. Je m’étais lancé ce défi suite à une discussion avec Thomas Munier l’an dernier. J’avais en tête une base de système dérivé de « pierre-feuille-ciseaux », mais pas vraiment de cadre ou d’univers de jeu. Une discussion avec un pote m’a orienté vers le fait de ne permettre de jouer que des femmes : je me suis dit que ce serait l’occasion de faire un jeu à vocation féministe.
Sauf qu’au final, ma mécanique incitait à la confrontation, au conflit… bref, pas forcément en adéquation avec le thème choisi, car cela créait un gros biais. Un loupé, quoi.
NdlR : le problème de Top Girls.
Hourrah, une équipe 100% féminin arrive au sommet (au pouvoir politique, au Conseil d’Administration d’une multinationale, ou autre) ! Mais il faut relever les défis, et il y aura des équipières en disgrâces…
Même si toute épreuve du Pouvoir implique des dissensions entre gouvernants et des éliminations de "maillons faibles", Top Girls a été interprété comme “les femmes arrivées au pouvoir ne font que se crêper le chignon”, ce qui est un cliché misogyne.
Pourquoi un JdR féministe ne pourrait-il pas avoir un thème conflictuel ?
Oh, il peut tout à fait. Le problème c’est que ma première forge force au conflit. Elle ne laisse que peu d’autres choix, d’autre voie de jeu. Ce n’était pas mon intention, plus un effet du système de jeu. Car “System maters“ (Le système est importantptgptb) au cas où vous ne le saviez pas.
Ton opinion sur ce qu’il est devenu, et quel accueil la dernière version a-t-elle reçu ?
En fait, vu que je n’étais pas trop content de ce que j’ai fait en 1e forge, je n’ai pas trop suivi ce qu’est devenu le jeu. La dernière version est la lanterne rouge du classement.
NdlR : le problème de la dernière version
Le problème dePolitiques & Dragons, outre des erreurs de mise en forme – il y a p. ex. une page avec une police de caractères beaucoup trop petite – c’est la différence entre la promesse du titre — « jouez des femmes politiques » — et les situations proposées, avec un accent parodique, où les personnages-femmes ne font que réparer les dégâts d’aventuriers qui sont repartis démolir des donjons ailleurs.
Elles font donc fonction d’infirmières ou de femmes de ménage, et leur décision la plus importante dans le scénario d’introduction est « que faire du cadavre du dragon ? »...
Est-ce que tu penses qu’il faut être une femme pour écrire un jeu de rôle féministe ?
Non, pas forcément, mais cela peut aider à éviter les impairs, les préjugés, les mauvaises formulations… voire les fausses bonnes idées.
Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut réserver l’écriture de jeux féministes aux femmes, et de jeux traitant du racisme aux personnes racisées. On sait que ce sont des personnes sous-représentées en JdR, et encore plus parmi les auteurices de JdR. On n’a pas forcément à les laisser seul-es, à se débrouiller pour écrire et publier des jeux sur les thèmes qui les touchent ou les concernent, alors que l’argent, les moyens de production, de diffusion, et les vecteurs publicitaires et promotionnels ne sont pas entre leurs mains ou à leur écoute. L’initiative peut aussi venir d’ailleurs… et c’est encore mieux si elle laisse s’exprimer les concernés.
Ceci étant dit, ça vaut sans doute le coup (et le coût) de se faire aider, de se faire relire par un ou une sensitivity reader - je parle là surtout pour un texte ayant vocation à être publié, pas forcément pour le 3FF, où l’on fait ce qu’on peut avec le temps qu’on a.
C’est d’ailleurs ce que j’ai fait pour la réponse à cette question (j’essaye de suivre mes propres conseils XD). J’ai posté mon premier jet des trois paragraphes ci-dessus sur le discord d’AngeldustJdR, en demandant des avis. Les retours m’ont aidé à mieux structurer et préciser ma réponse. Je retiens également ceci :
Sélène (@DuBruitDerriereLEcran) approuve le recours aux sensitivity readers et ajoute « qu’il est important d’écouter les concerné·e·s, et de relayer leur expérience. Autrement dit, ne pas se reposer sur des présupposés. »
Mehdi/Wintermute dit : « Sur le fond, je pense qu’en 2026 il faut muscler notre position. Les Blancs, même bien intentionnés, sont bénéficiaires du racisme. Le système valorise leur parole, applaudit quand ils parlent de racisme (quand nous passons pour des agresseurs) et transforme leur « déconstruction » … en nouvelle forme de capital symbolique. Puissaaante magie du mec blanc. Et ce white gaze content de lui, car déconstruit, produit aussi, structurellement, des œuvres très problématiques. « What is done for us, without us, is generally against us », disait Stokely Carmichael des Black Panthers. »
Simon/Angeldust complète : « moi je vois surtout ça par la lorgnette de "qui écrit et qui consomme". Malheureusement nous sommes dans un système capitaliste où l’art est un bien comme un autre. Du coup, il y a des gens qui produisent de l’art et le vendent, et qui profitent des revenus (pas transcendant en JdR) et du capital social (beaucoup plus !). Et dans ce contexte-là, se poser la question de qui aurait pu écrire un jeu, de qui on prend la place, est importante à mon sens. Ça ne veut pas dire qu’on n’a pas le droit de produire une œuvre si on n’est pas concerné, mais ça veut dire qu’il faut questionner le système. […] Ça ne doit pas être la panacée, mais le début de la démarche : faire publier une personne concernée reste à mon sens le top ! »
(Vous pourrez retrouver Sélène sur YT et en podcast ; et Mehdi et Simon [ainsi que LinouMajorZéro] dans l’excellente série de vidéos Décoloniser le JdR :)
Vas-tu produire une nouvelle version de ta première « Forge » ?
Non. Je réutiliserai peut-être mon idée de système de résolution de conflits, mais dans un cadre de jeu plus adapté.
Deuxième étape : reprendre un JdR et en créer un de 11000 à 14500 signes
Comment as-tu perçuLe Jackpot de la peur(MAIGATO-1), que tu as reçu pour l’étape 2 ?
Très bien, car l’idée de Meeple était vraiment bonne : un jeu narratif, introspectif, dans le cadre déprimant d’un casino, et le tout motorisé par une sorte de Blackjack. On y explorait et inventait la vie et les problèmes d’un addict au jeu. C’était très cool, original, et ça marchait bien, avec une mécanique qui répondait au thème.
Qu’as-tu changé et pourquoi ?
Je n’ai pas vraiment changé le jeu, je l’ai juste développé en capitalisant sur ses points forts et ses bonnes idées : garder et étoffer le système proche du Blackjack, renforcer l’aspect introspectif du jeu en dotant le personnage d’un problème, de dettes, mais aussi d’une possible lueur d’espoir. Bref, on invente la vie de gens qui ont beaucoup de problèmes… peut-être que cela nous aidera à rationaliser les nôtres.
Je suis aussi content d’avoir trouvé le titre « Rien ne va plus ! », qui évoque l’univers du casino, mais évoque aussi la vie merdique des personnages. Il colle vraiment bien au jeu.
Ton opinion sur ce qu’il est devenu en 3e étape,Rien ne va plus (MAIGATO-3), et l’accueil que ce jeu a reçu ?
Alors que votre vie vous semble merdique, vous voilà finalement assis à une table de blackjack.
La tension du jeu et les rondes qui s’enchaînent invitent à des moments d’introspection et d’échange avec les autres joueurs. Amours, échecs, regrets paraissent si intenses lorsque rien ne va plus !
Plutôt content, car j’ai à priori fait du bon boulot, que Yamini a repris en totalité, et qu’il a développé en proposant des cadres et des variantes très bien vues. Sa version termine 6e au classement !
Vas-tu produire une nouvelle version deRien ne va plus (MAIGATO-2), ton jeu de 2e étape ?
Alors, ce n’est pas prévu, je manque de temps (je n’ai toujours pas pu bosser surGobs Death Robot, mon jeu de 2024…), mais ça pourrait être cool : le thème et l’ambiance du jeu m’ont vraiment plu.
Troisième étape : récupérer un JdR de 2e étape et le passer à 28000 signes max
Quelle fut ta réaction en recevant Contre-révolution de salon, que tu devais développer et qui allait être jugé ?
En premier lieu, la surprise. Car la forge initiale est l’œuvre de Kætor, le co-auteur de Licorne d’Abondance, et qui participait au 3FF pour la première fois, vu que je lui en ai parlé. On a été plus de 20 participant-es, et il a fallu que je tombe sur son jeu ^^.
L’idée de base est subversive, ironique et originale : on joue les puissants — les tyrans — qui veulent mater une révolte populaire. Les développements apportés par Erwik — qui motorise le jeu avec des cartes — sont très sympas.
Dès la première lecture, je sais que cela sera facile : la base est solide, les pistes de développement évidentes (proposer des événements) et si j’ai besoin de faire du signe, j’ai juste à pondre une variante SF et c’est plié. Bref, ça annonce un 3FF facile… trop facile ?
Sans doute, car mon esprit s’oriente bien vite vers un truc un peu plus challengeant, afin de mettre à profit le Défi pour apprendre à faire quelque chose de nouveau. Comme… un jeu de cartes ? Je n’en ai jamais créé ni maquetté, et ça me motive bien.
Qu’en as-tu fait ?
Et bien me voilà parti pour faire un jeu de rôle qui tienne sur un jeu de cartes ! Un jeu de tarot, qui ferait double emploi : jouer à Contre Révolte ou bien au Tarot classique. Dans la 2e forge, il y a déjà quelques archétypes de personnages, qui iraient bien sur les Atouts, et puis neuf événements. J’ai juste à en écrire 47 de plus, pour remplir les 56 cartes restantes.
Et pour les règles… et bien sans doute utiliser les atouts aussi. Après tout, j’aurai du mal à trouver une vingtaine d’archétypes de personnages différents, je peux me contenter de 10.
10 archétypes de personnage ? Ça reste beaucoup… c’est jouable à 10 joueurs, ou bien à 5 joueurs, chacun joue 2 persos ?
Oui, c’est beaucoup, mais ça reste faisable : je n’ai pas trop galéré à les trouver. Par contre, ce n’est jouable qu’à 5 au maximum. Je voulais que chaque personnage ait un secret, qui puisse guider sa façon de jouer (comme être tyrannique, honnête, ou pro-révolution…), mais pour apporter de la variété, on utilise le secret inscrit sur la carte d’un autre personnage. Donc à 5 joueureuses, les 10 cartes de perso sont utilisées. Petit bonus, si jamais votre personnage venait à malencontreusement « disparaitre », il suffit d’intervertir vos deux cartes pour incarner un autre Conseiller, doté d’un autre secret !
Ces 10 Conseillers créés, cela me laisse 1 carte de « couverture », 1 d’entête et 12 cartes pour expliquer toutes les règles. Voilà un beau challenge : 15 % seulement de l’espace disponible sera dédié aux règles. Il va falloir être simple et concis, tout en offrant un jeu intéressant. Et j’ai aussi une limite de signes par carte, afin de rester lisible et de ne pas avoir à écrire dans une police minuscule.
Je me suis donc mis au travail, sur un document Word de 80 (petites) pages au format Tarot. Dix archétypes avec un pouvoir unique et un secret, 12 cartes de règles, 2 de couverture et 56 cartes d’événements qui présentent la révolte.
Est-ce que finalement le choix d’en faire aussi un jeu de Tarots n’a pas été trop contraignant ? Ça n’aurait pas été plus simple de partir directement sur « autant de cartes que nécessaire » ?
Le plus contraignant a été d’inventer 56 événements différents ! Je me souviens qu’à l’époque, j’avais déjà galéré à en inventer 52 pour Tel Ulysse… Qui a dit que l’on apprenait de ses erreurs ? XD
Bon an mal an, j’y suis parvenu, et ça a même permis d’insuffler un message politique au jeu. Un peu à court d’idées sur la fin, je me suis dit que je pourrais faire des événements plus ambigus, qui montrent la monarchie - que l’on sert - sous un angle plus dur, ou plus personnel. C’est une chose d’envoyer l’armée mater une révolte paysanne, c’en est une autre de faire guillotiner 1000 innocents pris au hasard, car le Prince a subitement décidé de « faire un exemple ». Êtes-vous si sûr que la Révolte doit être combattue, désormais ?
Bref, c’est un jeu d’influence et de négociation, qui teste votre moralité, et dont je suis fort content. C’est narratif, mais guidé, tout le monde participe à chaque tour, il y a des secrets pour pointer vers des objectifs ou des façons de jouer, et le jeu instaure un compromis constant entre :
se favoriser soi,
favoriser un autre personnage (mais qui pourrait être un traitre !)
ou favoriser l’inaction qui fera gagner les révoltés.
J’ai demandé à un ami s’il voulait bien illustrer les 10 personnages, et puis j’ai bossé sur une maquette à peu près potable malgré les délais et mes lacunes en graphisme. Et puis vu que j’avais encore un peu de temps, j’ai prévu un moyen de jouer en virtuel (via playingcards.io), sans avoir besoin d’imprimer les cartes.
Contre Révolte est parti en finale, quels ont été les retours des pairs et du jury ?
Dans ce jeu de rôle à narration partagée, pour 2 à 5 joueur-euses, vous incarnez des nobles, conseiller-es du défunt Roi, qui vont aider la Princesse à préserver la monarchie et ses avantages.
À moins que votre objectif secret ne soit tout autre…
J’étais content de moi et du jeu créé, et Contre Révolte termine sur la première marche du podium suite à l’évaluation par les autres participants (oui, je sais, encoooore. Vous pouvez vous moquer), avec des notes comprises entre 16 et 18,5 et de très bons retours. Le jury l’a classé 3e à l’issue du Défi.
Les retours t’aideront-ils à écrire une 4e version ce jeu ?
Oui, comme toujours. C’est précieux d’avoir des retours détaillés, car c’est la chose la plus difficile à obtenir en JdR en fait.
[Ajout en aout 2026] Depuis le premier jet de cette interview, j’ai pu tester le jeu à plusieurs reprises, et travailler sur une version publiable. Je vais laisser tomber le double usage en tant que jeu de Tarots (qui était surtout un petit challenge personnel de design) et continuer à peaufiner le jeu. Mais j’en suis toujours très fier, car dès les premiers playtests, il produisait à la table l’effet que je désirais : beaucoup de roleplay, de discussions et négociations, des surprises, et une participation active de toute la tablée, tout le long.
Notation des pairs
Parmi les jeux que tu as notés, lesquels recommanderais-tu ?
Dur de répondre à cette question, car j’ai évalué 4 bons jeux. Très différents, tant dans les thèmes, les approches, les mécaniques…
Si je dois en mettre deux en avant, je vais parler de ceux dont je me souviens le mieux, plusieurs mois après :
The Ghosts of the Joads (13e) vous fait revivre Les Raisins de la colère, la diaspora de fermiers de l’Oklahoma touchés par le dustbowl vers les promesses de la Californie, durant la Grande dépression. Je me souviens d’un jeu aux thèmes durs, en adéquation avec le roman, et avec le potentiel de créer des histoires dramatiques fortes. Il exploite une période rarement mise en avant, et des thèmes originaux en JdR. Si c’est votre came, jetez-y un œil.
Telos(14e) → lui, parle de mythologie grecque. On y incarne un héros face à de nombreux périls. Il utilise un système de jeu à base d’osselets (!) et la maquette est très belle. Allez le voir, fût-ce par curiosité.
Comme toujours, allez jeter un œil à la page des jeux du 10e Défi 3 Fois Forgé et parcourez ceux dont le pitch vous parle. Vous n’êtes jamais à l’abri d’une très bonne surprise.
3FF conv
Quel souvenir gardes-tu de la 3FF-conv, où l’on joue aux JdR des Défis ?
Aucun, car j’ai eu un empêchement qui m’a empêché de mener la partie prévue.
Le Défi
Quel bilan tires-tu de ta participation au Défi PTGPTB Trois Fois Forgé de cette année ?
Le même que tous les ans : le 3FF, c’est génial ! Intense, éprouvant, mais si riche, si formateur, si libérateur (vu qu’on peut créer sur n’importe quel sujet).
Participeras-tu au défi 2026 ?- rendre son premier jeu le 14 octobre au plus tard ?
Comme toujours. Tant qu’il existera et que je pourrai, je serai là — du moins, j’essayerai. C’est vraiment mon kif annuel. Cette année, j’ai même déjà mon idée de 1e forge depuis avril.
Expression libre ?
Venez tenter l’expérience du 3FF si vous le pouvez. Ça pourrait vous plaire et vous pourriez vous prendre au jeu ! Dans tous les cas, ça vous fera plein de points d’XP perso !
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